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Kollins, c’est une personne timide qui aime vivre en toute discrétion

On est mercredi, je viens d’arriver sous la pluie à l’hôtel Pélican, où je dois interviewer notre gladiator du mois. J’ai traversé toute la ville en taxi tous frais payés par la direction (enyelaaa), les petits avantages du métier! Le staff de l’hôtel m’accueille chaleureusement et je me laisse surprendre par le charme discret qu’offre le cadre dirigé de main de maîtresse par une jeune togolaise d’à peine la trentaine. Kollins était déjà assis au Pool – le restaurant de l’hôtel – et m’attendait patiemment en savourant un bon plat de riz aux herbes accompagnés de brochettes de bœuf. J’ai entendu mon ventre gargouiller. Kollins me lance un « vous êtes en retard ». Je m’excuse poliment, et il se fend d’un léger sourire, sûrement pour me mettre à l’aise. « La pluie-là gâche vraiment la journée, mais maintenant je fais l’effort d’être toujours à l’heure à mes rendez-vous » renchérit-il. Je commande une boisson, en attendant qu’il finisse son plat. Je l’observe pendant qu’il snap ce qu’il mange, casquette au raz des yeux, un discret collier or sur un t-shirt blanc, montre casio et les dernières Yeezy au pied, nul besoin qu’on vous le dise avant de deviner que c’est un artiste. Il parle à peine, je comprendrais plus tard que c’est une personne timide qui aime vivre en toute discrétion. Il finit son déjeuner avec une petite prière. J’ouvre mon bloc-notes, on peut enfin commencer.  

On l’annonçait il y a quelques années comme la sensation qui allait révolutionner l’Afro R’nb, bien avant les Fanicko, Mr Léo, ShadoChris et autres Locko ! Que s’est-il passé entre temps ? Retour sur le parcours mitigé d’un enfant « béni de Dieu ».

Une enfance modeste dans l’ombre d’une mère passionnée de musique

AGEGEE Collins A. naît un 21 avril, benjamin d’une famille de vingt enfants. De milieu modeste, Il a grandi à Lomé à Tokoin « super taco » avec sa mère et ses cinq autres frères et sœurs utérins. Mais déjà à six ans, il accompagnait sa maman à la chorale Kekeli de l’église presbytérienne de Mission Tové, où il se fait vite remarquer pour ses talents de vocaliste. Au lycée, il s’amusait à écrire des chansons pour ses amis. Un jour, il se surprend à enregistrer un morceau à la place d’un artiste qui n’arrivait pas à reproduire certaines mélodies. L’arrangeur Kelly remarque son potentiel, et l’incite à se lancer dans la musique. C’est le début d’une belle histoire qui continue jusqu’aujourd’hui. Autodidacte, il s’initie au beatmaking en « regardant les autres faire ». D’UnityRecordz (Kelly) à Ark House Communication (PoundyCisse, Mr Kurones) en passant par Dirty South Side Studio (Gino), il se fait rapidement un nom comme arrangeur, compositeur et « l’homme des refrains ». Après son baccalauréat en 2009, Kollins décide de faire de sa passion son métier à plein temps.

2010, une année de douleurs et de victoires

L’année 2010 sera une année riche en émotions pour Kollins. Il multiplie les productions musicales et s’impose très vite comme une référence en termes d’arrangement dans le milieu hip hop local. Peu de gens savent par exemple que c’est Kollins qui a écrit le refrain du plus gros tube d’Amron, Black Boy. On peut même distinguer sa voix en appui sur les refrains.

En mai, Kollins apprend le décès de son père, une perte qui l’affecte énormément mais n’enlève en rien sa détermination d’aller de l’avant. Quelques semaines plus tard, Speezy (actuel Jeff Town) qui quittait le groupe BC Warriorz à l’époque, décide de s’offrir ses services pour son premier single solo. Ils travaillent ensemble sur M’Shina, qui est devenu aujourd’hui un classique du hip hop togolais. Le succès est immédiat, et les prestations se multiplient. Dans la foulée, ils signent un contrat avec Baba Sandjisco (ndlr : homme d’affaires togolais, mécène populaire sur les réseaux sociaux) et montent le groupe SB#1. La légende raconte d’ailleurs que Baba Sandjisco serait tombé sous leur charme après un showcase. Ils déménagent dans la foulée dans une de ses villas. Kollins découvre une vie de plaisir, où les moyens sont mis à sa disposition pour produire une musique de qualité. Mais très vite, la réalité le rattrape. Le 31 décembre, sa mère suivra son père dans l’au-delà : Kollins devient orphelin de père et de mère en moins d’un an. Il n’a plus personne au monde. Et le succès de SB#1 le laisse plein de doutes. Fervent chrétien Il trouvera la paix en se rapprochant de Dieu et en « acceptant Jésus-Christ comme son unique sauveur ».

Le départ de SB#1, Jeff Attiogbe et l’ouverture internationale!    

Déjà à la fin d’année 2010, des divergences de vision commencent à apparaitre dans le management de SB#1. Kollins a du mal à approuver les choix qui sont faits en termes de direction artistique et de gestion de leur carrière. Et il songe à arrêter la collaboration avec Baba Sandjisco et Speezy. En 2011, il les quitte effectivement pour se rapprocher de Richou Kingston (ndlr : promoteur culturel, proche des Toofan, et ex-membre de BC Warriorz). Entre temps le franco-togolais Jeff Attiogbe (ndlr : réalisateur BombFactory Studio, à qui l’on doit le succès de 1ergaou des Magic System en France) découvre sa musique grâce aux Toofan. Profitant de son arrivée à Lomé pour réaliser la vidéo d’Africa Hoye, Richou Kingston introduit Kollins à Jeff Attiogbe. A partir de là, les choses vont aller très vite. Signature à BombFactory Studio, appartement, salaire, et sortie en fin 2011 de la vidéo de « With You » qui rentre directement en playlist sur Trace Urban (un exploit à l’époque), et présente le talent de Kollins à l’Afrique entière.

« Quand Jeff est arrivé au Togo, c’était pour travailler sur une vidéo des Toofan. Il m’a demandé si je pouvais enregistrer un nouveau titre pour qu’on puisse rapidement le clipper avant son départ. Vu que je suis producteur de son et arrangeur, je suis entré directement en studio. La chanson With you a été écrite assez vite parce qu’elle vient du cœur. Elle est inspirée d’une histoire que je vivais en ce moment».

Le lobbying actif de Jeff Attiogbe contribue à légitimer Kollins et le catapulte comme l’une des révélations de l’Afrique francophone en 2012. Il multiplie les voyages sur le continent (Cameroun, Côte d’Ivoire, Nigéria, Guinée Equatoriale, Bénin, Congo,..) et les collaborations et représente l’une des chances du Togo d’imposer ses couleurs sur l’échiquier musical africain.

Avec la signature à BombFactory Studio, les conditions de travail changent, le cachet aussi. Mais l’espoir sera de courte durée. Jeff Attiogbe est en France, et Kollins peine à le rejoindre. De loin, son absence se fait ressentir et l’équipe locale a du mal à maintenir avec sérénité le cap vers le succès. Il faudra attendre 2015 pour que Kollins le rejoigne et nous offre ce qui reste à ce jour son plus gros succès continental, ma préférée en collaboration avec la nigériane Chidinma. La vidéo de cette chanson cumule d’ailleurs plus de 4 millions de vue sur le compte Youtube officiel de BombFactory Studio. En sept ans, Kollins a sorti une dizaine de singles et collaboré avec Toofan, Dj Arafat, et Chidinma. Très sollicité en featuring, on l’a retrouvé aux côtés de KanAa, MicFlammez, Sikavi Lauress, Diamant Noir, Vanilla Karr, Gino, Kirko, … Et des artistes comme Serge Beynaud, Korede Bello, ou encore Mayorkun sont annoncés en featuring sur son premier album qui tarde toujours à voir le jour…depuis sept ans déjà.

« Il y aura beaucoup de guests internationaux sur cet album. Je devais avoir Dadju aussi, mais bon on verra bien. Il avait accroché sur un de mes morceaux que j’avais posté sur snapchat. On a discuté en privé, et on devait se voir sur Paris. Et comme d’habitude, je suis arrivé avec quinze minutes de retard. Et il est parti. Depuis ce jour, je fais l’effort d’être à l’heure, un peu comme aujourd’hui quoi, on ne sait jamais. (Rires). Mais bon il n’est pas encore tard, je n’ai pas encore bouclé l’album, et je remonte bientôt sur Paris, on verra bien. La morale de l’histoire, c’est que vous devez être à l’heure si vous ne voulez pas rater votre chance. Tout va tellement vite dans ce business ».

L’artiste, le compositeur ou l’arrangeur, qui choisir ?

L’arrangeur a certainement été plus prolifique que l’artiste. La moitié des plus gros hits urbains togolais des cinq dernières années est sûrement imputable à  »No be for Mouth », son studio d’enregistrement. On peut citer pêle-mêle Mic Flammez, 2saint, KanAa, Sikavi Lauress, Tach Noir, Willy Baby, Nia, Teedee, .. qui ont sollcité son doigté magique.

Saviez-vous que Kollins avait même écrit une chanson pour les Magic System ? Eh oui, la huitième piste de Africainement vôtre, le onzième album studio des Magiciens est l’œuvre de la signature de BombFactory Studio. « J’ai effectivement composé et enregistré « ma mélodie ». Jeff l’a fait écouter à  Asalfo quand ils étaient en train de finaliser leur album. Et il a tout de suite voulu le mettre sur Africainement vôtre. Ce qui a été fait. J’ai également travaillé pour Papa Wemba. J’avais finalisé la chanson Laisse-toi faire, il l’avait validée et c’était sûrement son prochain single avant que la mort n’en décide autrement dix jours plus tard. C’est peut-être l’une des expériences qui m’a le plus marqué en tant qu’arrangeur ».  En attendant de revenir au devant de la scène en tant qu’artiste, Kollins compose et arrange en moyenne six chansons par mois, et facture sa prestation entre 150.000 et 500.000 FCFA.

Un appel de Richou Kingston interrompt notre discussion. Il s’éloigne pour répondre. Ça doit sûrement parler de gros montants. Il revient quelques minutes plus tard, le visage tout souriant, ça parlait effectivement de gros montants. 

Quand on lui demande, qui il choisirait entre l’artiste, le compositeur et l’arrangeur, il hésite à se prononcer.

« Ce qui est sûr, finaliser mon premier album et le sortir fait partie de mes priorités actuelles. J’ai déjà quatre albums enregistrés au studio. J’attends juste de décider des couleurs du premier avec Jeff pour le sortir, et si Dieu le veut, ce sera cette année. Je vais également suivre prochainement une formation professionnelle en sound designing (ndlr : production musicale) pour approfondir ma démarche musicale, l’objectif étant de dépasser KillBeatz et Don Jazzy qui sont mes références africaines».

Kollins croit fervemment en Dieu, voilà pourquoi le gospel aura une place de choix sur l’album à venir. « Si on veut survivre dans ce milieu, il faut travailler dur, ne faire confiance à personne, être un grand rêveur, mais surtout avoir une assise spirituelle solide. Et pour moi, il n’y a pas mieux que mon sauveur Jésus-Christ. Je suis un témoignage vivant de son impact sur l’homme. N’aurait été lui, je ne suis pas sûr que je serais encore ici pour répondre à vos questions. Moi le fils de condition modeste, j’ai fait le tour de l’Afrique avec ma musique, c’est sa grâce et sa main, je suis dans mon propre appart’ et je roule une Hyundai Elantra. Je suis sûr que mes parents doivent être fiers de moi tout là-haut. Les gens jugent de loin, et pensent que c’est facile d’y arriver. Demandez aux Toofan, ils vous diront combien c’est difficile. Patience, prière et travail, on ira encore plus haut. Ça ne fait que commencer, croyez-moi, no be for mouth ».

Et quand on cherche à savoir si Kollins est marié, il balaie notre question du revers de la main. « Oui, j’ai une femme dans ma vie, elle est merveilleuse, j’adore lui cuisiner des petits plats, ma spécialité étant Ayimolou (ndlr : riz aux haricots) et la pâte de maïs. Je suis un cordon bleu, elle aussi, mais je n’en dirais pas plus sur son identité, en tout cas pas pour le moment. J’aime garder ma vie privée, privée. Je pense que les femmes sont des trésors. En tant que jeune et encore plus artiste, nous sommes très exposés aux tentations. Nous devons choisir une seule femme, et apprendre à prendre soin d’elle et à construire avec elle, il ne sert à rien de courir de femme en femme, c’est de la perte d’énergie autant physique, émotionnelle que spirituelle ».

Il est bientôt 13h, je commence sérieusement à avoir faim, et je me demande si le directeur a réservé un plat pour moi. Kollins quant à lui, commence à manifester des signes d’impatience. « Je pense que c’est bon non ? » martèle-t-il.  « Il y a Francklin qui m’attend au studio, et après, j’ai une partie de Fifa (ndlr : jeu vidéo)  avec Teedee, Julien, Young Boy et Médard tout à l’heure. Je dois y aller ». Il se fend encore d’un grand sourire comme s’il était content que l’interview soit enfin finie. Moi non plus ! Je le raccompagne à la réception de l’hôtel, et je viens m’asseoir au restaurant pour savourer un copieux déjeuner. Mais ça c’est une toute autre histoire. No be for mouth vraiment..

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